Verres d'eau

 

Portraits d'eau.

 

Aux fins d'une peinture

avoir peint

à hauteur d'oeil, à distance de vue qui n'atteint, nécessairement sans fond et sans

échappée, des choses en attente venues du monde comme issues de soi, rassemblées et 

conduites par de successifs ajustements au moins d'elles-mêmes

("dans l'excès, le peu est là", aura noté André du Bouchet), au temps qui s'en

empare, à leur évidement, à la trace peinte de leur ombre parfois qui en témoigne seule.

Ramenant à l'eau ou si l'on veut au silence de la disparition tout ce qui, proliférant, s'en

distingue. Des choses en voie d'approche, choses de garde et pierres d'achoppement,

édifiées à l'attache du mur, debout dans l'air où elles s'attardent et s'achèvent.

  Peintes, dépeintes en réserve comme figures en creux. Posées à l'identique  dans leur

dessin, copies à leur échelle ; recluses et confinées dans une lumière qui les localise et

dans la cire de leur représentation.

  Il aura fallu dresser, éloigner, s'engager sur l'aplomb, renverser. Ajouter, déduire jusqu'à 

l'issue de la surface. De l'origine, aller à la cendre, peigner le jardin de pierres, s'oublier 

aux heures de l'atelier : les heures de chaque chose jusqu'à sa surdité, chose qui n'est pas

autre chose, un être.

  La scène est resserée au plus profond du support, près du centre où les choses

s'éloignent. Les bords se perdent au-delà, les présences écartées - "paysages avec

figures absentes"(1) - il faut se disparaître, comment dire ? Accueillir seulement à la forge, 

à l'enclume, au foyer, séparé par du blanc, du blanc à perte de vue. Veiller aux limites, 

aux contacts, aux séparatrices. Aux états. Convenir de l'accidentel, contenu. Les choses

assourdies, conduire la couleur à sa voix, à la parole et à son grain, gouverner son assemblage,

écumer les abords. Disposer le jeu des rideaux dans l'épaisseur. Pressentir une survenue

sitôt éconduite sous la blancheur. S'échiner à voir - cette perforation de l'étendue - l'accentuer

sans trêve. Repartir du blanc, reconsidéré. Admettre la perte souvent et la défaite, les dessous

mal étagés et le plomb qui s'installe : la terre gagne toujours. Repartir du vain, du nu, du blanc

sans y atteindre, sans y échouer. Ce sont autant de questions de respiration, de pesée, d'oubli. 

Questions d'assise et de mesure.

  Qu'un peu d'eau, tel un visage quitté, au mieux verre d'eau plein de peinture, en l'air, là, 

figue sans verre et presque sans eau, parvienne comme distraitement à son suspens et se nie

et s'annonce, transparent sous la lentille ou sur le jour.

  Au mieux, comme revenu d'une peinture.

 



 

Note du 30 06 94 :

Le verre d'eau, un dispositif de mise en doute.

Posé absent, il se déduit de son entourage, le "fond" le délimite. Nommé, désigné, avéré

a contrario : verre d'eau en l'absence du verre et de l'eau, figure évaporée, présence retournée,

forme en réserve, escamotée. Le moule en creux est évidé.

Ni avers, ni revers : démoulage à rebours.

Pas plus de représentation que de présence : ce qui semble la garantir en indique la perte,

le verre est vierge de toute peinture.

Son disparaître : son état - initial et final - est incolore.

Sa forme n'est pas son dessin propre, mais une découpe pratiquée dans le "fond",

donné  au même plan. (Ce plan ne devrait pas paraître affecté par la présence du verre d'eau,

si l'on s'en tient aux effets de la transparence. Le verre d'eau n'est pas là, mais le "fond" ne 

l'est pas plus, derrière lui. Si le fond est ce qui apparaît derrière lui, il n'y a de fond que

le verre d'eau lui-même : ce qui semble "fond" n'est qu'un rideau où a été pratiquée

l'ablation de la forme d'un verre d'eau.

Ni verre ni eau ni fond.


Note du 08 02 95 :

La paroi du tableau : son ciel.

Epingler sur l'air.


De Jean-Noël Trébaul, en décembre 1995, au sujet des peintures :

"C'est juste poser le ciel."


D'un ami, un autre jour :

"Le ciel est partout."


De Pascal Quignard, La Haine de la musique, Calman-Lévy, p. 147 :

"Les rainettes aiment minuit, de la même façon que les coqs et la plupart des oiseaux aiment

édifier leur territoire sonore dans la lumière qui se lève. Quoique la lumière ne "se" lève pas :

la lumière "lève" le visible sur terre et l'entoure de ciel."


De Henri Maldiney, L'art l'éclair de l'être, Editions Comp'act :

"Là est le nulle part de partout."

D'un carnet, mai 1995 :

Voilà, séparé

ceci qui voici.

Tout est là, rien de plus.

et sa variante : 

Tout est là

séparé

Rien de plus

...

ceci que voici

Du même carnet :

A chaque chose son autre nom.

[...]

De Serge Fauchier :

"Après tout, ce que tu peins, c'est la lumière de ton atelier."

Note du 08 06 94 :

L'atelier, boîte blanche.Tombée de la lumière du nord tout au long du jour.

Pas encore travaillé ici, très intimidant, paralysant.

De André du Bouchet, Où le soleil :

"Agrandi jusqu'au blanc."

D'un carnet, août 95 : 

Ni paraître, ni disparaître.

Plus loin : 

Le réclusion, les livres, les pierres, des lumières.

Papiers et toiles, flacons.

Les yeux qui brûlent, plus vieux que soi.

"Voir pour voir" ? "Peindre pour voir "? 

Voir, devant, les arrière-plans, la gauche à droite, il n'y a pas de fond.

Se suffire d'un verre d'eau, sans l'urgence de la soif, qui procure la jubilation

du disparaître, s'absente, s'évanouit dans la transparence et la blancheur.

Plus loin : 

Scruter, nommer.

Plus loin :

Maintenant n'est que seul.

Plus loin :

Depuis longtemps regardant : il y a du jaune, du bleu, du rouge, du vert.

Plus ou moins de noir et de blanc. Bien avancé... (dehors, le pré est vert.)

Plus loin :

Un peu de poussière en suspension dans un rai de lumière, la pénombre traverse.

D'un autre carnet : 

Blanc. Pâte. Enduit. Couvrir.Consolider la paroi du tableau.

Le blanc élargit (ADB : blanc élargi.)

Blanc, surface initiale : toujours plus soucieux de l'origine que de la fin. Fatalement.

Blanc : prélevé de ciel ou d'eau. Blanc dans son propre suspens.

Blanc silence, peinture d'enfance : quand la neige s'annonçait, je balayais avec soin

la cour de l'école.... Qu'elle se dépose égale et pure.

On peint avant, toujours.

[...]

Le poisson rouge dans le pochon transparent des kermesses : cela tient à un fil,

fil à plomb, vivant suspendu.

Peindre cela suppose un sol et l'air et la hauteur des yeux : faire tenir l'eau à hauteur d'oeil.

Blanc que cela. Porté debout dans le blanc. 

Pendu au cou du blanc.

Note du 02 02 96 :

Ce qui usait les yeux de Cézanne, c'était la peinture. Regarder l'air, l'eau, le verre, la table

et ne s'user les yeux qu'à la peinture. Sainte Victoire ne fatigue pas les yeux. Pas plus la terre ou l'eau.

 Ce qui use les yeux, c'est le blanc. [...]

Note du 03 02 96 :

Face : être devant, qui vaut pour face.

Cette peinture : l'arrivante.

Note du 05 02 96. 

D'Arvo Pärt, "Fratres", par le Kronos Quartet :

Soir, nuit, mort, chant. Ce qui s'éloigne.

Note du 01 03 96 : 

Retiré, mais avec.

Note du 02 03 96 :

Verre d'eau. Théorème.


"Portraits d'eau" a été publié en avril 1996,  au Centre culturel Jean Gagnant,

à Limoges, à l'occasion de l'exposition Verres d'eau, à l'initiative de Joël Orliaguet,

imprimé en typographie et lithographie par Jean-Michel Ponty/Adélie.